Les Islamistes ne sont pas moins dangereux quand
ils sont modernes
Par Daniel Pipes
Traduit spécialement pour Reponses-Israel par Nathan Dubinski
Un Musulman fondamentaliste me déclarait un jour
: «J'écoute Mozart, je lis Shakespeare, je regarde Comedy
Channel et je crois aussi à l'avènement de la Shari'a
(la loi islamique). Cette invraisemblable combinaison peut paraître
excentrique, mais elle ne l'est pas. Le fondateur du Jihad Islamique,
une organisation fondamentaliste (ou plus précisément
Islamiste) responsable d'innombrables meurtres, se vantait de prendre
plaisir à la lecture de Shakespeare. L'ayatollah Ali Khamenei,
le personnage le plus influent du gouvernement islamiste d'Iran, manifeste
une tendresse bien connue pour le barde de Stratford.
Plus généralement, les extrémistes
islamiques sont portés à bien connaître l'Occident
(à l'exception principalement de ceux d'Arabie Saoudite et
d'Afghanistan) pour en avoir appris les langues, étudié
les cultures ou y avoir vécu. Une proportion importante d'entre
eux (tels les chefs des organisations islamistes turque et jordanienne)
sont des ingénieurs. Dans une déclaration lancée
depuis sa cellule de la prison de Manhattan, le cerveau de l'attentat
du World Trade Center évoquait, avec une pointe de sarcasme,
les lois de la physique de Newton.
Ceci met en évidence une réalité
importante, encore que peu connue : en dépit de leur haine
intense pour l'Occident, les Islamistes entretiennent des liens étroits
avec lui. Ce ne sont pas des paysans vivant dans une campagne reculée,
mais des individus évolués, totalement inscrits dans
la modernité et souvent diplômés d'université.
Dotés d'un bagage occidental et confrontés à
la vie moderne, ils sont en quête du savoir de l'Occident et
admirent son efficacité.
Les Islamistes, paradoxalement, connaissent à
peine leur propre culture et souvent la méprisent. Azir al-Azmeh,
un spécialiste de l'Islam, note qu'ils sont « totalement
indifférents à l'expérience historique des Musulmans
et au caractère historique de leur loi ». Malgré
leur dessein de récréer la société du
temps du Prophète, ils attachent peu de prix à l'Islam
traditionnel - la foi profondément gratifiante de près
d'un milliard de fidèles - et encore moins à sa connaissance.
Le vaste corpus du savoir coranique les laisse froids, tout comme
les poètes lyriques persans et les splendides mosquées
égyptiennes. A leurs yeux, non moins qu'à ceux d'un
bureaucrate suédois en charge de l'assistance ou d'un économiste
de la Banque Mondiale spécialiste du développement,
le monde musulman est un endroit arriéré qui appelle
d'urgence une réforme à travers l'adoption de méthodes
occidentales.
Que les Islamistes visent non un ordre islamique traditionnel
mais une variante -au parfum islamique- d'un mode de vie occidental
est parfaitement perceptible dans leur conception de la religion,
de la politique et de la loi. Leurs idées concernant les femmes
sont sans doute les plus révélatrices. Malgré
leur obstination à les voiler et à les punir en cas
de relations sexuelles hors mariage, les Islamistes épousent
en fait une approche s'apparentant davantage au féminisme de
type occidental qu'à un quelconque schéma islamique.
L'homme musulman traditionnel tirait gloire du fait
de garder son épouse à la maison (dans les foyers aisés,
les femmes ne sortaient presque jamais). A l'opposé, les Islamistes
évoquent fièrement la « libération des
femmes » et l'organisation dirigeante des états musulmans
appelle au « respect de la dignité et des droits des
femmes musulmanes ainsi qu'au renforcement de leur rôle dans
tous les aspects de la vie sociale ». Jadis le voile ne servait
qu'à protéger la vertu d'une femme ; aujourd'hui il
facilite aussi l'objectif féministe qu'est la poursuite d'une
carrière.
Et il représente encore davantage pour certains
Musulmans qui affirment trouver le voile attirant (sexy). Shabbir
Akhtar, un écrivain britannique, le voit engendrer «
une véritable culture érotique, dispensant du besoin
d'excitation artificielle que procure la pornographie ». Même
les restrictions islamistes imposées aux femmes découlent
des modèles occidentaux. Comme le fait remarquer As'ad Abu
Khalil de l'université d'état de Californie, «
ce qui passe, dans l'Arabie Saoudite d'aujourd'hui, pour du conservatisme
sexuel tient davantage au puritanisme victorien qu'aux moeurs islamiques
».
Les Islamistes sont donc malgré eux des adeptes
de l'Occident. Quelle que soit la direction dans laquelle ils se tournent,
ils finissent par lorgner vers l'Ouest. Les hommes arborent des T-shirts
proclamant « L'Islam est la solution ». Les femmes portent
des blue jeans sous leur chadors et scandent « Mort à
l'Amérique ». Tout en rejetant ostensiblement l'Occident,
ils l'acceptent dans le même temps.
Cet état de fait a deux conséquences.
Aussi réactionnaire qu'il soit dans ses visées, l'islamisme
embrasse des idées et des institutions qui ne sont pas seulement
modernes mais aussi occidentales. Le rêve islamiste d'expurger
le mode de vie musulman de ses habitudes occidentales est voué
à l'échec.
Mais surtout, l'hybride qui en résulte est plus
vigoureux qu'on ne le croit.
Les opposants à l'islamisme, Musulmans et non-Musulmans
confondus, le balayent trop souvent comme une volonté passéiste
de se préserver de la vie moderne et se rassurent en prédisant
son abandon au fil des avancées de la modernité. Cette
espérance est illusoire, car l'islamisme séduit irrésistiblement
les Musulmans aux prises avec les défis du monde moderne et
son utopisme totalitaire a encore un énorme pouvoir de nuisance.
L'islamisme demeurera une force pour un certain temps
encore. Ses adversaires ne peuvent se contenter de rester passifs
et d'attendre sa chute, mais doivent combattre activement ce qui est
devenu un fléau quasi mondial.
© Daniel Pipes, The Jerusalem Post, August 8,
2001